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  • L'échappée de La Villette

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    De la rue de Marchienne, après avoir passé les bureaux d’ArcelorMittal, je vois votre train qui accélère, là au fond, tout à gauche. Avec détermination, il se détache des voies menant à la gare de Marchienne-au-Pont et semble s’arrimer à un gros tuyau dont nous parlerons plus loin. Il sait ce qu’il fait : la conduite mène au bord de la Sambre.

    Le train d’Erquelinnes passe sous la rue Thomas Bonehill, du nom d’un industriel anglais très actif dans la région dans la première moitié du XIXe siècle. Dans un décor de plomberie, il amorce une courbe en remblai à l’arrière d’une rangée de vieilles maisons ouvrières noircies par le temps et l’air ambiant. A cet endroit précis se trouvait naguère, entre les voies, le point d’arrêt de La Villette qui a été très fréquenté. Il faut se représenter un quai central, sur lequel se tenaient des dizaines de travailleurs attendant, dans la fraicheur du petit matin, un train vers la grande gare. Ce point d’arrêt a disparu en mai 1994.

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    Mais ce qui est derrière, est derrière! Surtout que, derrière le train d’Erquelinnes, piaffe peut-être un autorail vers Couvin, pressé de rattraper son retard. Alors, filons. Mais pas trop vite parce qu’il y a tant de choses à voir. La tuyauterie insiste : en finira-t-on jamais avec le regret des usinages passés ? Sur ce plan-là, en vérité, le plus dur reste à venir. Car, que je sache, votre train ne s’est pas encore arrêté à Marchienne-Zône…

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  • Le déroulé industriel

    DébouléIndustriel2.JPGIl est 8h55 aujourd’hui, il sera 8h14 samedi. Je suis resté sur le quai, mais vous êtes monté dans l’automotrice. Vous m’excuserez, mais pour vous montrer la ligne 130A dans ses moindres contours, je devrai marcher et prendre des chemins de traverse. Allez, je vous rejoindrai plus tard.

    L’homme au képi a donné un coup de sifflet énergique ; toutes les portes, sauf la sienne, se replient sur la caisse. Il donne ensuite un tour de clé et s’empresse de monter à bord. Sur le quai, où je souris, la marguerite s’est éteinte. Le train d’Erquelinnes s’élance de Charleroi-Sud, cap ouest puis sud-ouest. Nous voilà partis, vous et moi, à des vitesses différentes. Et déjà je vous invite à regarder par la fenêtre du train, tantôt à gauche, tantôt à droite.

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    Après être passé sous le pont amorçant l’avenue Paul Pastur, le train évolue dans le faisceau encore gonflé de l’avant-gare et frôle quelques automotrices au repos. Puis il défile devant l’industrie lourde. Thy Marcinelle, Carsid, ArcelorMittal, la sidérurgie en pleine déliquescence... Celle qui ne sert plus si bien, et n’est plus si bien desservie par le rail. On ne voit plus de wagons-poches; les flux se sont taris, les faisceaux se meurent, les raccordements rouillent. Il y a des drapeaux rouges entre les rails à droite, et la tour des câbleries Nexans à gauche pour la touche de jaune…

    Votre train cherche sa voie entre les aiguillages. Si vous avez un âge certain, vous vous souviendrez des milliers de travailleurs qui s’affairaient ici jadis. Si vous êtes jeune, hélas, ces vieux fourneaux risquent de vous laisser froid, indifférent. Ici, pourtant, au bout de ce déroulé matinal, la nostalgie a vraiment toute sa place. Personne ne devrait ignorer que ces fours éteints ont jadis contribué à faire du Pays noir une des régions les plus prospères au monde…SNCB, ligne 130a, train, Marcinelle

  • Kilomètre zéro: voie onze

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    Au fil du temps donc, les hauts-de-forme ont cédé les airs aux casquettes, qu’on porte même à l’envers. Mais notre train vers Erquelinnes part toujours à peu près du même endroit. Son kilomètre zéro est le plus souvent la voie onze, où jamais vous ne verrez de voitures à double étage ou d’automotrices-boudins (AM96). Elle borde le quai le plus reculé de Charleroi-Sud, côté Marcinelle. Saviez-vous que sur les 18 départs quotidiens vers Erquelinnes, 11 d’entre eux, en théorie, ont la voie 11 pour origine ? C’est là un gage de ponctualité, relatif certes, mais au moins notre train n’a pas à traverser tout le gril des voies avec sa panoplie d’aiguillages et de signaux.

    charleroi-sud,ligne 130a,train,gare,sncbComme sur les autres quais de Charleroi-Sud, la voie 11 a son côté A (direction Châtelet) et son côté B (direction Marchienne). Cette division, que les usagers peu habitués ont du mal à assimiler, n’est pas sans importance à l’heure de pointe, quand les petites automotrices, décidément friandes du coin, viennent s’agglutiner le long des  quais. Il arrive que notre train parte de la voie 11B presque au même moment où un omnibus s’échappe vers Tamines et Namur du côté A. 

    A la voie 11, on côtoie le plus souvent les gens d’Ham-sur-Heure, Walcourt, Philippeville et Couvin. Eux sont abonnés aux autorails et plus ennuyés encore que nous par le nouveau plan de transport. Il y a parmi eux, peut-être, des visages connus, des accidentés de la vie, des enfants en poussette, des retraités méfiants… Peu d’hommes d’affaires en vérité, peu d’explorateurs mais, en fin de compte, peu de personnes à franchement éviter. Et donc pour qui voyage souvent le cœur léger, tout un petit monde à connaitre au rythme des départs et des arrivées.

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  • Charleroi-Sud: Et vous, et moi, et caetera...

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    [ci-dessus: Sur cette photo du 1er avril 2008, on voit l'ampleur des travaux de rénovation dans l'aile droite de la gare, là où se trouve aujourd'hui le Panos.] 

    Après de longues années de négligence, la gare a bénéficié, ces dernières années (2005-2011), d’une rénovation en profondeur et d’une modernisation respectueuse de son caractère et de son élégance. On parle désormais de lui adjoindre une dalle géante, côté Marcinelle, où l’on pourrait déménager la gare des bus. On voudrait ses couloirs plus spacieux, avec plus de commerces. On la voudrait sans doute un peu plus propre, un peu plus sûre, un peu moins trash. Mais n’est-ce pas là jalouser Liège et Mons, et leurs nouvelles gares pharaoniques ? Ne cédons pas à la tentation, vous dis-je, et veillons d’abord à préserver nos petites lignes…

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    [Le 23 décembre 2010, un manteau de neige suffisait à masquer les travaux sur l'esplanade devant la gare, qui allaient à terme permettre au métro de Charleroi d'y aller et venir...] 

    C’est que Charleroi-Sud reste une gare de ville où l’on vient, où l’on passe, d’où l’on repart toujours. Pour qui n’a pas de voiture, ou en fait un sage usage, pour qui vole low-cost aussi, elle est une gare centrale. Elle n’est pas la même le jour ou la nuit, le mardi ou le samedi. Elle a ses heures de pointe, ses bouillons de gens en transit et en transe. Ses étudiants courant ou rampant vers un destin incertain. Ses voyageurs européens cherchant le bus pour l’aéroport. Ses librairies, sa pharmacie et Sergio qui fait du si bon café. Ses mendiants et d’autres otages du temps que les trains indiffèrent. Des machines et des machinistes, des automates et des agents, et vous, et moi, et cætera.

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    [Le 25 novembre 2014, le tableau semble parfait, avec la Sambre à gauche, la gare de bus au centre, et la gare de chemin de fer à droite.] 

  • Entrons en gare à Charleroi-Sud

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    A force de vous parler de l’histoire ancienne, j’en oublierais presque de marcher…

    Entrons en gare car, au début des choses, au départ vers la France, il y a bien Charleroi-Sud. Le bâtiment des voyageurs, de style néoclassique, inauguré en 1874, est une relique de l’architecture ferroviaire monumentale typique des villes à la fin du XIXe siècle. Il n’en est pas pour autant une cathédrale ferroviaire, comme le précise Christiane Cappiau dans son ouvrage ‘La gare en images’ (1) : « La gare de Charleroi n’est pas le reflet d’une grande capitale ; au contraire, elle se veut digne de l’image d’une ville de province en pleine expansion économique. Elle est modeste mais le témoignage qu’elle véhicule au cours du temps reste entier. ». L’édifice de cent dix mètres de long, symétrique, est composé d’un volume central relié à deux pavillons par des ailes basses à huit travées.

    Dans les années 1890, on adjoignit au bâtiment des voyageurs deux immenses halles recouvrant une partie des voies, qui permirent aux voyageurs d’embarquer à l’abri des intempéries. Certaines voies en cul-de-sac, du reste, aboutissaient dans l’axe du bâtiment, formant une gare latérale. A l’époque, les voyageurs attendaient encore leur train dans des salles d’attente distinctes en fonction de la classe de leur compartiment…  

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    Au fil du temps, entre les guerres et après, l’esplanade située entre la gare et la Sambre canalisée a connu de nombreuses métamorphoses. Après les calèches et les diligences vinrent les trams et les bus. Mais c’est l’automobile par-dessus tout qui redessina le lieu : les deux halles et la gare latérale disparurent pour faire place au petit ring de Charleroi (R9) et son trafic toujours plus intense, qui surplombe désormais le gril de voies et toise les trains qui s’y arrêtent.

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    [ILLUSTRATIONS - La gare de Charleroi-Sud à travers les époques, dans les années 1930, aux alentours de 1970 et puis aujourd'hui. Cartes postales de la collection de l'auteur.] 

     (1) CAPPIAU, Christiane. La gare en images. Mondorf-les-Bains : Rail Memories, 2004.

  • De nouveaux horaires et un avenir incertain

    Ce dimanche entrera en vigueur le nouveau plan de transport de la SNCB. On l’a dit, c’est la première révision majeure des horaires de trains en Belgique depuis 1998. Sur ce blog, mais également par une pétition relayée par navetteurs.be, nous avons lutté contre la suppression de trains en soirée sur notre ligne 130A. Nous n’avons gagné le combat qu’à moitié : la SNCB a confirmé, dès septembre, que le dernier train vers Erquelinnes partira de Charleroi-Sud à 19h55 déjà. Dire qu’il y a cinq ans, on pouvait encore rentrer chez soi à Thuin ou à Labuissière avec le train de 22h13…

    A sa façon, la grève générale de lundi atténuera un peu l’impact des nouveaux horaires sur le quotidien des navetteurs. Dès mardi donc, celles et ceux dont le trajet inclut une voire deux correspondances devront se faire à de nouvelles routines. Changer d’habitudes n’est pas toujours facile… Pourtant, au final, il faut espérer que le nouveau plan de transport, au-delà des reculs regrettables dans l’amplitude de l’offre, sera un succès et que les chemins de fer dans leur ensemble attireront de nouveaux navetteurs fatigués des bouchons sur les routes du Belgique…

    C’est que l’avenir de la ligne est bel et bien compromis. Un document d’Infrabel circule, dans lequel il apparait clairement que la ligne 130A figure parmi les sept, toutes situées en Wallonie, menacées d’extinction d’une façon ou d’une autre. Voyez par vous-mêmes :

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    D’autres indications, parfois contradictoires, me sont parvenues. Les ponts sur la Sambre entre Hourpes et Thuin seraient dans un état tellement alarmant qu’il faudra bientôt imposer une vitesse de 20km/h aux trains à cet endroit. Comme Infrabel a versé la ligne dans la catégorie C – celle où plus aucun investissement n’est prévu -, il faut craindre une mort lente par négligence coupable. Coupable, parce qu’on ne peut justifier d’avoir rebâti aux frais du contribuable, ces quinze dernières années, deux tiers des ponts de la ligne pour ne pas s’occuper ensuite du dernier tiers…

    Mais par ailleurs des travaux de remplacement de la caténaire ont été entamés de part et d’autre de Marchienne-Zône. Pourquoi ré-électrifierait-on la ligne si c’est pour la fermer à moyen terme ? Aux chemins de fer, ce ne serait pas les premiers travaux inutiles ou, du moins, entrepris sans logique et/ou sans concertation… En attendant, pour l’anecdote, nous conserverons nos bonnes vieilles automotrices classiques sur la ligne. En effet, l’annonce de circulations d’autorails à partir de décembre était sans doute prématurée. A moins qu’elle n’ait été prévue en lien avec des ruptures de l’alimentation électrique rendues nécessaires, justement, par la ré-électrification…

    La grande menace sur la ligne reste invariablement l’orientation budgétaire que le politique imposera à la SNCB et à Infrabel. Pourtant, la mobilité ne sera jamais une question de court terme. Elle doit s’inscrire dans un projet global courant sur plusieurs législatures, un défi dans lequel peu de femmes et d’hommes politiques semblent vouloir s’investir de nos jours.  

    Mais pour moi la plus grande menace reste l’indifférence, voire la fatalité. Alors j’espère trouver la force de rester éveillé, sur ce blog, tel un phare dans la nuit par mer agitée. Venez scruter l’horizon avec moi, et gardons en notre belle région un train que nos enfants pourront aimer.

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    [ci-dessus: Sur les affiches bleues annonçant les nouveaux horaires en vigueur à partir de la semaine à venir apparaît le train L4769, qui, à 19h55 déjà, sera le dernier départ de Charleroi-Sud vers Erquelinnes.]